CRISPR-Cas9 expliqué aux futurs étudiants en santé

Du laboratoire au monde entier :  CRISPR-Cas9 expliqué aux futurs étudiants en santé

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Il y a quelques décennies à peine, modifier le génome d’un organisme vivant relevait d’un travail de longue haleine : des années de recherche, des équipes entières, des budgets colossaux. Aujourd’hui, grâce à une technique née d’une observation inattendue sur les bactéries, cette manipulation est devenue plus précise, plus rapide et bien plus accessible. Cette technique, c’est CRISPR-Cas9 (prononcez Crispeur-Casse-Neuf en français et Crispeur-Casse-Naillne en anglais).

Si vous envisagez des études en médecine, en pharmacie, en biotechnologie ou en biomédecine, il y a de fortes chances que vous croisiez ce terme dès vos premières années. Et pour cause : l’édition génomique est au cœur de la biologie moléculaire moderne, de la recherche fondamentale jusqu’aux essais cliniques. Comprendre CRISPR-Cas9, c’est comprendre une partie de ce que sera la médecine de demain et peut-être votre future carrière.

1. Aux origines de CRISPR : une découverte venue du monde bactérien

L’histoire de CRISPR commence non pas dans un laboratoire de pointe, mais dans l’observation minutieuse de micro-organismes1.

En 1987, le biologiste japonais Yoshizumi Ishino remarque quelque chose d’inhabituel dans le génome de la bactérie Escherichia coli : des séquences d’ADN répétées, séparées par des fragments de séquences étrangères. Il ne comprend pas encore à quoi elles servent. Ces structures seront baptisées CRISPR, acronyme anglais de Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats, soit en français : « courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées » .

Le mot palindromique mérite ici une attention particulière, car il est bien plus qu’un qualificatif descriptif : il est au fondement même du mécanisme. Un palindrome est une séquence qui se lit de la même façon dans les deux sens. En français, le mot « kayak » en est un exemple. En biologie moléculaire, une séquence d’ADN palindromique est une séquence qui, lue sur le brin direct de gauche à droite (par l’ARN polymérase), est identique à la séquence du brin complémentaire lue de droite à gauche. Par exemple, la séquence 5′-GAATTC-3′ est palindromique : son brin complémentaire est 3′-CTTAAG-5′, ce qui revient à lire GAATTC dans l’autre sens 🙃…

Cette propriété est capitale : les enzymes de restriction, dont Cas9 fait partie, reconnaissent précisément ces séquences palindromiques pour se fixer sur l’ADN. Dans le système CRISPR-Cas9, la protéine Cas9 exige la présence d’une courte séquence palindromique adjacente à la cible, appelée PAM (Protospacer Adjacent Motif), pour s’ancrer et agir. Sans cette signature palindromique, Cas9 ne coupe pas. C’est à la fois une condition de fonctionnement et un mécanisme de sécurité naturel qui limite les interventions aux sites réellement ciblés.

Interaction entre le système CRISPR-Cas9 et l’ADN

Mais comment une enzyme reconnaît-elle concrètement une séquence palindromique ?

La réponse tient en un mot : la forme. La reconnaissance n’est pas seulement chimique, elle est aussi géométrique et mécanique… à l’échelle moléculaire2.

Une séquence d’ADN palindromique possède une symétrie d’ordre 2 autour de son axe central : les deux brins se font parfaitement miroir. Cette symétrie n’est pas abstraite : elle se traduit dans la structure tridimensionnelle de la double hélice à cet endroit précis, en créant une déformation légère mais caractéristique de la forme du sillon de l’ADN.

Or, les enzymes qui reconnaissent ces séquences sont elles-mêmes structurées en homodimères : deux sous-unités protéiques identiques, disposées symétriquement. Chaque sous-unité vient se poser sur un brin. La symétrie de la protéine répond exactement à la symétrie de l’ADN, comme deux pièces d’un puzzle qui s’emboîtent. La fixation repose sur des interactions non covalentes (liaisons hydrogène, forces électrostatiques, forces de Van der Waals) entre les acides aminés de la protéine et les bases de l’ADN.

Visualisation 3D de l'interaction entre l'ADN et Cas9

Les 2 sous-unités de la protéine Cas entourant l’ADN

Dans le cas de Cas9 spécifiquement, c’est un domaine protéique dédié, le domaine PAM-interacting (PI), qui vient physiquement envelopper la séquence PAM. Des analyses par cristallographie aux rayons X ont montré que la forme tridimensionnelle du sillon de l’ADN à cet endroit s’emboîte précisément dans la cavité de ce domaine. Cas9 ne lit pas la séquence PAM comme on lirait des lettres : il la reconnaît comme une forme 3D dans l’espace.

C’est l’un des exemples les plus frappants d’un principe fondamental en biologie moléculaire : la forme et la fonction sont indissociables. À l’échelle du nanomètre, la géométrie d’une molécule est déjà un langage.

C’est là qu’entre en scène une figure centrale et souvent méconnue du grand public : Francisco Mojica, microbiologiste à l’Université d’Alicante, en Espagne 🇪🇸. Dès 1989, en étudiant le génome d’une archée (un micro-organisme unicellulaire) prélevée dans les salins de Santa Pola, sur la côte espagnole, il observe ces mêmes séquences répétées et commence à les étudier méthodiquement. C’est lui qui, en 2001, leur donnera le nom de CRISPR, par une correspondance avec le chercheur néerlandais Ruud Jansen qui utilisera le terme pour la première fois dans une publication en 2002.

Mais la contribution de Mojica ne s’arrête pas à la nomenclature. Après des années de recherches acharnées, il formule en 2003 une hypothèse fondatrice : ces séquences constituent un système immunitaire adaptatif chez les bactéries. Lorsqu’une bactérie survit à une infection virale, elle intègre un fragment du génome du virus dans ses régions CRISPR comme une archive biologique. En cas de nouvelle attaque du même pathogène, elle peut le reconnaître et le neutraliser grâce à une machinerie enzymatique associée, les protéines Cas (CRISPR-associated).

Le système CRISPR-Cas9 expliqué par le Dr. Francisco Mojica de l’Université d’Alicante / Espagne

Cette découverte, pourtant majeure, peine à se frayer un chemin vers la publication : plusieurs revues scientifiques refusent l’article, les comités de lecture jugeant l’hypothèse trop audacieuse. Mojica ne publiera ses résultats qu’en 20053. Une reconnaissance tardive, symptomatique de ce que vivent parfois les chercheurs qui voient trop loin.

Le tournant majeur intervient en 2012. Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna publient dans la revue Science un article fondateur : « A programmable dual RNA-guided DNA endonuclease in adaptive bacterial immunity »4. Elles démontrent que ce système naturel peut être reprogrammé pour cibler n’importe quelle séquence d’ADN dans n’importe quel organisme. La bactérie venait d’offrir à l’humanité un outil de chirurgie moléculaire d’une précision inédite.

L’histoire de CRISPR-Cas9 est ainsi celle d’une chaîne : une observation japonaise 🇯🇵 en 1987, une décennie de persévérance espagnole 🇪🇸, une collaboration franco-américaine 🇫🇷🇺🇸 décisive en 2012. C’est le visage habituel de la recherche scientifique : non pas le génie solitaire, mais l’accumulation patiente de contributions venues des quatre coins du monde.

2. Avant CRISPR-Cas9 : comment modifiait-on le génome ?

Pour mesurer ce que représente CRISPR-Cas9, il faut comprendre ce qui existait avant. La modification du génome n’est pas une idée nouvelle mais jusqu’à récemment, elle se heurtait à des obstacles techniques considérables.

Les nucléases à doigts de zinc (ZFN), développées dans les années 1990, ont été les premières à permettre une coupure ciblée de l’ADN. Leur principe repose sur des protéines capables de reconnaître de courtes séquences génétiques. Toutefois, leur conception nécessitait de synthétiser une nouvelle protéine pour chaque cible, un processus long, coûteux et techniquement complexe, réservé à quelques laboratoires spécialisés.

Les TALENs (Transcription Activator-Like Effector Nucleases), apparues dans les années 2000, ont offert une meilleure flexibilité. Là encore, la logique est la même : des protéines construites sur mesure pour reconnaître une séquence précise d’ADN et la couper. Plus modulables que les ZFN, les TALENs restaient cependant difficiles à produire, relativement lentes à mettre en œuvre et onéreuses.

Ces deux approches ont ouvert la voie, mais leur diffusion est restée limitée au monde académique et industriel le plus avancé. CRISPR-Cas9 a tout changé en simplifiant radicalement la logique de ciblage : au lieu de concevoir une nouvelle protéine pour chaque cible, il suffit désormais de synthétiser un court brin d’ARN, une opération rapide, peu coûteuse et accessible à la quasi-totalité des laboratoires de biologie dans le monde.

3. Comment fonctionne CRISPR-Cas9 ?

Le système CRISPR-Cas9 repose sur deux composants qui travaillent en tandem.

L’ARN guide : le système de ciblage

Le premier composant est un ARN guide, souvent noté sgRNA (single guide RNA). Il s’agit d’une courte molécule d’ARN, d’environ 20 nucléotides, dont la séquence est complémentaire de la région d’ADN que l’on souhaite modifier. Son rôle est de conduire l’enzyme jusqu’à la bonne adresse dans le génome.

Mais pourquoi 20 nucléotides ? La réponse est mathématique, et elle est élégante.

L’ADN est composé de quatre bases : A, T, G et C. Une séquence de n nucléotides peut donc exister sous 4ⁿ combinaisons différentes. Pour n = 20, cela donne :

4²⁰ = 1 099 511 627 776 ≈ 1 000 milliards de séquences possibles

Or, le génome humain contient environ 3 milliards de paires de bases. Une séquence de 20 nucléotides offre donc un espace de combinaisons environ 330 fois supérieur à la taille du génome humain entier. En d’autres termes, la probabilité qu’une séquence cible de 20 nucléotides apparaisse à un autre endroit du génome de façon totalement aléatoire est statistiquement infime. L’ARN guide trouve ainsi sa cible comme une clé unique dans un immense trousseau.

Par comparaison, une séquence de seulement 10 nucléotides n’offrirait que 4¹⁰ = environ 1 million de combinaisons, ce qui est bien insuffisant pour garantir une adresse unique dans un génome de 3 milliards de bases. C’est la longueur de 20 nucléotides qui confère à l’ARN guide sa précision quasi-absolue.

La protéine Cas9 : l’enzyme de coupure

Le second composant est la protéine Cas9, une endonucléase. Guidée par l’ARN guide vers sa cible, elle effectue une coupure franche et précise sur les deux brins de la double hélice d’ADN à l’endroit désigné. Seule, sans ARN guide, elle ne peut rien faire.

Quelques définitions utiles

Le suffixe -ase est un marqueur universel en biochimie : il désigne une enzyme. Une enzyme est une protéine qui accélère (catalyse) une réaction chimique spécifique sans être elle-même consommée par cette réaction. Chaque enzyme est spécialisée : une lipase agit sur les lipides, une protéase dégrade les protéines, une nucléase coupe les acides nucléiques (ADN ou ARN). Dès que vous rencontrez le suffixe -ase en biologie, vous pouvez en déduire qu’il s’agit d’une enzyme.

Endonucléase ou exonucléase ? La distinction tient à l’endroit où l’enzyme coupe la molécule d’acide nucléique. Une exonucléase agit depuis les extrémités de la molécule, en détachant les nucléotides un à un, de l’extérieur vers l’intérieur. Une endonucléase, elle, coupe à l’intérieur de la chaîne, en un point précis, sans avoir besoin d’une extrémité libre. Cas9 est une endonucléase : elle plonge directement au cœur de la double hélice d’ADN et la sectionne à l’endroit exact où l’ARN guide l’a conduite !

Lire l’ADN de 5′ vers 3′ : une direction imposée par la chimie elle-même

Quand on note une séquence d’ADN, on l’écrit toujours de 5′ vers 3′ (prononcez « cinq prime » et « trois prime » ). C’est une convention, mais elle n’est pas arbitraire : c’est la structure chimique du nucléotide elle-même qui l’impose. Comprendre pourquoi nécessite de comprendre la structure de l’ADN depuis ses briques de base (les nucléotides) et notamment la façon dont le groupe phosphate et le désoxyribose s’assemblent. Le 5′ et le 3′ font simplement référence à la position de deux atomes de carbone dans le désoxyribose, numérotés selon la nomenclature chimique standard. Pour aller plus loin sur ce point, la page Wikipédia sur l’ADN constitue une excellente ressource.

Cette orientation structurelle a une conséquence directe : les deux brins de la double hélice sont antiparallèles : ils courent en sens opposés. D’où la nécessité de distinguer les deux brins, qui portent des noms différents selon le contexte :

Nom courantAutres appellationsOrientationRôle
Brin +Brin sens, brin codant5′ → 3′Brin dont la séquence est identique à l’ARN produit (avec U à la place de T). C’est le brin représenté par convention lorsqu’on écrit une séquence.
Brin –Brin antisens, brin matrice3′ → 5′Brin lu par l’ARN polymérase pour fabriquer l’ARN messager.

En d’autres termes : la cellule lit le brin – (matrice) de 3′ vers 5′ pour produire un ARN orienté de 5′ vers 3′, dont la séquence est identique à celle du brin + (à ceci près que la thymine (T) de l’ADN y est remplacée par l’uracile (U)).

💡 Un conseil pour vos premières années d’études en santé

La structure des bases azotées, la géométrie de la double hélice, la numérotation des carbones du désoxyribose et la nomenclature des brins font partie de ces notions fondamentales que l’on demande généralement d’apprendre par cœur dès la première année… et pour de bonnes raisons. En biologie moléculaire et cellulaire, quasiment tous les mécanismes importants s’appuient sur ces notions : la réplication de l’ADN, la transcription en ARN, la traduction en protéines, mais aussi les techniques de laboratoire comme la PCR, le séquençage ou, dans le cas qui nous intéresse dans cet article, l’édition génomique par CRISPR-Cas9. Apprendre par cœur les notions de base vous permettra, par la suite, de comprendre les mécanismes de biologie moléculaire en profondeur plutôt que de les mémoriser superficiellement et de les subir. Cette distinction fait souvent la différence entre un étudiant qui suit et un étudiant qui comprend.

Les quatre types d’intervention possibles

Une fois la coupure réalisée, la cellule va naturellement tenter de réparer son ADN. C’est à ce stade que les chercheurs peuvent orienter le résultat selon leurs objectifs :

  • Suppression : on laisse la cellule réparer l’ADN par un mécanisme imprécis (NHEJ), ce qui introduit de petites erreurs qui désactivent le gène cible.
  • Correction : on fournit à la cellule un fragment d’ADN correctif comme modèle de réparation (HDR), permettant de remplacer une séquence défectueuse par la séquence saine.
  • Insertion : on introduit une nouvelle séquence d’ADN à un endroit précis du génome.
  • Activation ou répression : des variantes de CRISPR-Cas9 permettent de moduler l’expression d’un gène sans même le couper.

En résumé, CRISPR-Cas9 fonctionne comme un système à deux éléments : un GPS moléculaire (l’ARN guide) et un outil de coupure (Cas9). La puissance du système tient à la facilité avec laquelle on peut reprogrammer le GPS pour atteindre une nouvelle cible.

Pour aller plus loin dans les mécanismes de CRISPR-Cas9, vous pour lire l’article d’Emmanuelle Charpentier qui a fait suite à la publication dévoilant les mécanismes des cisaux moléculaires : « The Biology of CRISPR-Cas: Backward and Forward »5

📌 Emmanuelle Charpentier, une chercheuse française qui a conquis le monde

Née en 1968 à Juvisy-sur-Orge, Emmanuelle Charpentier est l’une des figures les plus marquantes de la biologie moléculaire contemporaine. Après une formation en biochimie, microbiologie et génétique à l’Université Pierre et Marie Curie à Paris, elle choisit très tôt de construire sa carrière hors de France.

Son parcours est l’illustration même de ce que la mobilité internationale peut apporter à une carrière scientifique. Elle passe plusieurs années aux États-Unis, notamment à l’Université Rockefeller et au laboratoire des Pasteur Institute affiliates.

Elle rejoint ensuite Vienne, en Autriche, où elle commence à travailler sur les mécanismes de régulation de Streptococcus pyogenes, la bactérie qui lui permettra de comprendre le rôle de la protéine Cas9. Elle poursuit ses recherches à l’Université d’Umeå, en Suède, avant de s’installer à Berlin, où elle dirige aujourd’hui l’Institut Max Planck pour la biologie des infections.

C’est lors de sa période en Suède qu’elle établit la collaboration avec l’Américaine Jennifer Doudna qui aboutira à la publication historique de 2012. En 2020, les deux chercheuses reçoivent conjointement le Prix Nobel de chimie pour le développement de CRISPR-Cas9 comme outil d’édition génomique, une première : jamais deux femmes n’avaient partagé ce prix.

Ce qui est remarquable dans le parcours d’Emmanuelle Charpentier, ce n’est pas seulement la découverte elle-même. C’est la façon dont elle l’a construite : en se déplaçant, en collaborant à travers les frontières, en apprenant à travailler dans des environnements scientifiques différents. Sa curiosité et son ouverture à l’international ont été des moteurs déterminants de sa réussite.

Un parcours qui devrait inspirer tous ceux qui envisagent de faire leurs études de santé à l’étranger.

4. Le fonctionnement de CRISPR-Cas9 en vidéo

Présentation simple, en espagnol

Vulgarisation par Jennifer Doudna, co-prix Nobel de chimie

5. Les applications concrètes : pourquoi cela concerne directement vos études

CRISPR-Cas9 n’est pas une curiosité de laboratoire réservée aux chercheurs en génétique fondamentale. Ses applications touchent l’ensemble des filières de santé, et vous en entendrez parler dès vos premières années d’études, quelle que soit votre spécialité.

En médecine, les premières thérapies basées sur CRISPR-Cas9 commencent à atteindre les patients. En 2023, l’agence américaine FDA (Food and Drug Administration) et l’agence européenne EMA (Agence Européenne du Médicament) ont approuvé Casgevy® (Exagamglogène autotemcel), le premier médicament utilisant CRISPR-Cas9, destiné à traiter la drépanocytose et la bêta-thalassémie, deux maladies génétiques graves affectant l’hémoglobine. Des essais cliniques sont en cours pour certains cancers, des maladies rares, et même certaines formes de cécité héréditaire.

En pharmacie, l’édition génomique révolutionne la conception de nouveaux médicaments. Elle permet notamment de créer des modèles cellulaires et animaux de maladies humaines avec une fidélité inédite, accélérant considérablement les phases de recherche préclinique. De nombreux laboratoires pharmaceutiques intègrent désormais des équipes spécialisées en biologie moléculaire et en édition du génome.

En biotechnologie et en biomédecine, CRISPR-Cas9 est devenu un outil standard. Il est utilisé pour comprendre la fonction des gènes (en les désactivant un à un), pour produire des protéines thérapeutiques dans des organismes modifiés, ou encore pour explorer de nouvelles cibles médicamenteuses. Si vous vous destinez à la recherche fondamentale ou appliquée, maîtriser les fondements de cette technique sera une compétence clé.6

Les universités espagnoles proposant des formations en médecine, pharmacie, biotechnologie et biomédecine intègrent aujourd’hui ces thématiques dans leurs cursus.

6. Les limites et les questions éthiques

Aucune technologie aussi puissante ne vient sans débat. CRISPR-Cas9 soulève des questions scientifiques et éthiques que les futurs professionnels de santé doivent connaître.

Les effets hors-cible (off-target effects) constituent la principale limite technique. L’ARN guide peut, dans certains cas, conduire Cas9 à couper l’ADN à un endroit voisin mais non souhaité. Ces erreurs restent rares et les méthodes de détection se sont considérablement améliorées, mais elles représentent un frein à certaines applications thérapeutiques qui nécessitent une sécurité absolue.

L’affaire He Jiankui a brutalement rappelé où se trouvaient les lignes éthiques. En 2018, ce chercheur chinois a annoncé avoir modifié le génome de deux embryons humains, aujourd’hui des enfants, pour les rendre résistants au VIH. La communauté scientifique internationale a condamné unanimement cette expérience, réalisée sans cadre réglementaire suffisant, sur des êtres humains qui n’ont pas pu consentir, et avec des risques mal évalués. He Jiankui a été condamné à trois ans de prison.

Cet épisode a accéléré les discussions sur la nécessité d’un cadre international pour encadrer l’édition du génome germinal, c’est-à-dire les modifications héréditaires transmissibles aux générations suivantes. La ligne de séparation entre ce qui est acceptable (modifier des cellules somatiques pour traiter un patient) et ce qui ne l’est pas encore (modifier des embryons humains) est au cœur des débats bioéthiques actuels.

Ces questions ne sont pas abstraites. En tant que futur professionnel de santé, vous serez amené à y prendre position, que ce soit dans vos pratiques professionnelles, dans vos échanges avec des patients, ou même dans votre contribution à la recherche.

Conclusion

CRISPR-Cas9 est bien plus qu’une technique de laboratoire. C’est un changement de paradigme dans la façon dont la biologie moléculaire aborde la maladie, la recherche et la thérapie. Née d’une curiosité scientifique sur les bactéries, développée grâce à des collaborations internationales, portée au grand public par un prix Nobel historique, cette technologie d’édition du génome est aujourd’hui au cœur de la médecine, de la pharmacie et des biotechnologies.

Le parcours d’Emmanuelle Charpentier illustre quelque chose d’essentiel : la découverte n’a pas eu lieu dans un seul pays, dans un seul laboratoire, avec une seule façon de penser. Elle est le produit d’une carrière construite à travers plusieurs pays, plusieurs cultures scientifiques, plusieurs manières d’aborder un problème. Étudier ou travailler à l’étranger, ce n’est pas simplement changer de décor. C’est s’exposer à d’autres approches intellectuelles, d’autres méthodes, d’autres façons de collaborer. C’est développer une capacité d’adaptation et une ouverture qui, dans les sciences de la santé comme ailleurs, font souvent la différence.

Cela vaut pour l’Espagne, bien sûr, mais aussi pour n’importe quel pays où vous choisiriez de vous former. L’important, c’est de faire le pas.

  1. Lander ES. The Heroes of CRISPR. Cell. 2016 Jan 14;164(1-2):18-28. doi: 10.1016/j.cell.2015.12.041. PMID: 26771483. ↩︎
  2. Jinek M, Jiang F, Taylor DW, Sternberg SH, Kaya E, Ma E, Anders C, Hauer M, Zhou K, Lin S, Kaplan M, Iavarone AT, Charpentier E, Nogales E, Doudna JA. Structures of Cas9 endonucleases reveal RNA-mediated conformational activation. Science. 2014 Mar 14;343(6176):1247997. doi: 10.1126/science.1247997. Epub 2014 Feb 6. PMID: 24505130; PMCID: PMC4184034. ↩︎
  3. Mojica FJ, Díez-Villaseñor C, García-Martínez J, Soria E. Intervening sequences of regularly spaced prokaryotic repeats derive from foreign genetic elements. J Mol Evol. 2005 Feb;60(2):174-82. doi: 10.1007/s00239-004-0046-3. PMID: 15791728. ↩︎
  4. Jinek M, Chylinski K, Fonfara I, Hauer M, Doudna JA, Charpentier E. A programmable dual-RNA-guided DNA endonuclease in adaptive bacterial immunity. Science. 2012 Aug 17;337(6096):816-21. doi: 10.1126/science.1225829. Epub 2012 Jun 28. PMID: 22745249; PMCID: PMC6286148. ↩︎
  5. Hille F, Richter H, Wong SP, Bratovič M, Ressel S, Charpentier E. The Biology of CRISPR-Cas: Backward and Forward. Cell. 2018 Mar 8;172(6):1239-1259. doi: 10.1016/j.cell.2017.11.032. PMID: 29522745. ↩︎
  6. Nouri Nojadeh J, Bildiren Eryilmaz NS, Ergüder BI. CRISPR/Cas9 genome editing for neurodegenerative diseases. EXCLI J. 2023 Jul 3;22:567-582. doi: 10.17179/excli2023-6155. PMID: 37636024; PMCID: PMC10450213. ↩︎

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